jeudi 25 février 2010

LE VOYAGE INITIATIQUE - henrizaphiratos@orange.fr

Le Voyage Initiatique


Ami lecteur,
Voici un texte que j’ai découvert dans la cale d’une épave au large d’une île du Pacifique. Etant sans titre, j’ai pris sur moi de lui en donner un qui m’a semblé correspondre à son propos.

« Il y avait en moi un drame, le désir d’aimer et l’impossibilité d’aimer. J’avais inventorié la terre et les mers, dépassé multitude d’obstacles pour atteindre au bonheur, mais au moment où je croyais l’étreindre et, me semblait-il, l’immortalité, quelques instants après j’étais saisi par un nouveau désir de vie !
Tout d’abord, je m’en suis réjoui :
« La vie doit être intense, vécue instant après instant, car jamais nous n’atteindrons l’extase éternelle, jamais ! L’existence, c’est tenter de découvrir ce mystère, tenter d’atteindre ce but ! »
Demi-dieu, j’employais les mots en leur donnant une cadence puissante, une allure héroïque.

Adolescent, je connus la Poésie.
Ce que j’ai rencontré par la suite, au hasard de mes investigations, n’a eu que très peu d’importance pour moi. Mais Elle ! Elle me disait : « N’aie point peur de boire ce que te présentera la Vie, bois, pour réveiller en toi l’Amour. Comprends d’abord la réalité des choses humaines. »
Il est dit dans quelques anciens livres de mémoire, que l’homme n’obtiendra rien, qu’il n’aura pris de force. Fort de cette sentencieuse parole, chaque jour j’attendais des heures, quelque événement extraordinaire.

Lorsque j’eus quinze ans, après différentes études qui m’intéressèrent très peu, car elles n’avaient pas de rapport avec mon besoin de vivre, je rencontrai Dieu.
Petit enfant, ma mère m’avait appris à réciter des formules. Je les sus par cœur. Puis, je m’interrogeai sur ce que signifiait : « Notre Père… ».

C’était à l’âge où je commençais à comprendre qu’un autre homme regardait ma mère avec autant de ferveur que moi.

Lorsque je compris le sens profond des mots, je demandais à ma mère de me parler des « Cieux ».

Quel grand bouleversement ce fut !

Une nuit, alors que la Croix-du-Sud brillait, je rêvai à ce monde qui venait à moi, et tressaillis de joie. Les vagues, remontant à l’infini, étouffaient les battements de mon cœur. J’avais trouvé la clef qui m’ouvrait toutes les portes, j’avais trouvé Dieu.

Le matin, au lever, je décrochai la lyre toute neuve qu’un ami m’avait donnée, et j’allai chanter aux offices. C’était grotesque et sublime. Personne, excepté le prêtre, ne comprenait quelque chose à ces cantilènes. Qu’importaient les regards des passants, et les réprimandes des miens. Chaque matin je montais la colline Altima, qui se trouvait près de la maison, et je restais des heures à chanter ou à écouter les grandes orgues. Le vieux Braudigot se mettait à son clavier chaque fois que je l’en priais. Tout ratatiné, serré dans sa veste de garçon de café, un lorgnon sur l’œil gauche, il se transformait en un être nouveau dès qu’il retirait ses gants pour lancer ses doigts sur les touches.
La cathédrale frémissait. On aurait dit une ascension de pierres vers le ciel. L’éclatement, la fureur des sons et des colonnes se mêlaient dans mon imagination. Les voûtes tournaient dans un silence calme de délivrance. C’en était fini de mon besoin de comprendre.
Le jour où j’entrai au séminaire fut terrible pour les miens. Cela me fut une grande souffrance que de me séparer d’eux, surtout de ma mère. Mais je voyais dans ma décision un geste héroïque et saint. Je pris mes effets et rentrai à Saint-Chevet. De sa chapelle médiévale émanait une présence diffuse que j’aimais. On peut dire qu’à cette époque n’importe où que je fusse, pour mon bonheur, il me fallait une église. Au cours des voyages que j’avais faits avec mes parents, j’emportais des statuettes et des chapelets, et rien ne pouvait m’en séparer, ni les taloches, ni les supplications des miens. Aussi fut-ce avec bonheur que j’abordai ce monde de richesse et d’exaltation que le silence et le recueillement seuls pouvaient m’offrir.
Dès que je fus à Saint-Chevet, je devins l’ami d’êtres aussi passionnés que je l’étais. Nous priâmes, nous pleurâmes de joie dans nos cellules, aucun de nous révélant aux autres, par une sorte de respect imbécile, ses grandes espérances, mais chacun savait que celles-ci nous enflammaient tous.
Là, je connus Athanase. Nez busqué, regard de fauve, crinière blonde bouclée, corpulent, une tête de gladiateur. Nous nous racontions tout, et comme nous en avions de choses à nous dire ! Un soir de mai, où la mélancolie rôdait, à l’égal de notre passion, en cherchant à sauver un enfant qui se noyait, il disparut, emporté par le torrent. On chercha en vain son corps.
Cette mort n’en était pas une. D’abord nos prières, nos messes, puis la brutalité avec laquelle il nous fut arraché, firent qu’il était toujours présent. Et je continuai avec lui nos débats. Puis, peu à peu, si j’en perdis le souvenir, il m’arrivait souvent qu’un geste ébauché, un visage entrevu, le timbre d’une voix me donnassent l’impression de sa présence. À cette époque il vivait en nous, comme dans un cercle mystérieux. Comme pour beaucoup d’autres, sa mort nous paraissait l’exaltation à son suprême degré.
Ainsi je vécus mes jeunes années, travaillant les textes, m’étourdissant de bonheur mystique. Je composais, lisais, exultais. Je portais en moi le Verbe, la gloire éternelle, l’Immortalité, et j’aurais pu passer ainsi toute mon existence, comme beaucoup de mes amis, s’il ne m’était arrivé…
À cet instant de ce récit, je dois dire que mes parents ne s’étaient pas consolés de mon absence, et que ma sœur et mon frère m’entretenaient de leur désespoir. Ils ressemblaient aux parents du petit frère François dans les ruelles d’Assise. Les jours où je me sentais un peu seul, je me laissais bercer par ces appels. Bien sûr je réagissais, mais à la longue, je commençai à douter, et ceci ébranla mon édifice de bonheur.
J’avais atteint le point ultime de mon exaltation. Maintenant je ne supportais plus qu’avec aigreur et nervosité les conseils et les admonestations. Je me disais : « Quoi ? Devenir comme l’un de ces religieux, de ces prêtres qui ne font plus que des gestes d’automates, prient sans prier, parlent sans parler, et ne font que répéter les paroles que, tout jeunes, ils ont apprises dans la ferveur ? »
Le mal était en moi.
Je pensais à Athanase et me rendais compte qu’il avait bien fait de disparaître.
Les cartes et les lettres qui m’arrivaient de l’extérieur me révélaient un monde que j’avais voulu ignorer. Par prudence, j’y répondais avec complaisance. Mes supérieurs le remarquèrent. Je devenais un barde nostalgique. La Poésie ne me lâchait pas. Elle me répétait tous les soirs : « Regarde ! Ecoute ! ». Un monde s’écroulait autour de moi, et je sentais qu’un autre naissait.
Un matin, une dépêche me rappela auprès des miens. Monia, ma sœur se mourait. Je pris le train. Le soir lorsque j’arrivais à Villarse, elle me dit : « Oh que tu es grand ! Oh, tout tourne autour de moi ! » et elle mourut. J’éclatais tant l’émotion et la colère se mêlaient en moi. D’où venait le crime ? Mon père me jeta à la face dans un grondement de désespoir : « De Dieu ! ». Alors la réalité m’apparut ! J’avais ignoré la vie, elle me rattrapait et se montrait sous son vrai visage de férocité. Athanase était mort, mais comme nous, il avait accepté les risques de la vie. Mais Monia ! Elle n’avait même pas eu le temps d’en soulever le moindre voile.
Au matin ma résolution était prise. Je sortis de chez les miens, jetai ma robe noire et pris le premier navire. J’allais porter le salut de mon corps à la vie.
Sur le cargo, j’écoutais les gens deviser, et notais leurs propos. D’avoir vécu presque seul et sauvagement, me donnait une allure gauche, empruntée. Je cachais ma détresse et mon trouble en me mêlant à eux, et en tentant de déchiffrer leur part de vérité. Le capitaine, rougeaud, court sur jambes, la main moite, m’accepta jusqu’aux Philippines, puis comme je réussis à le convaincre, il me conserva comme steward.
La mer a toujours bercé mon imagination. Maintenant je la sillonnais, glissant d’îles en ports.
Je ne chantais plus.
Dans le silence de mon travail, en regardant ces visages burinés par la fatigue et le soleil, j’avais compris qu’il y avait là un message, aussi je me mêlai à l’équipage. Ce fut très rude. Ils me refusèrent. Je dus en venir aux mains avec Lorbe. Tous portaient en eux une amertume.
Le soir, après une journée exténuante, nous nous réunissions à l’arrière. Là, nous nous étendions sur des cordages face aux étoiles. Chacun se croyant seul, priait ou soliloquait. Lorbe, lui, s’isolait et regardait fuir l’écume. « Tu veux savoir à quoi je pense ? » me dit-il, un soir. Et sa voix changea au fur et à mesure qu’il parlait. Je regrette de n’avoir pu regarder son visage.
Il avait aimé une femme du nom de d’Ora, mais n’avait jamais couché avec elle. Ils étaient comme frère et sœur, ayant vécu toute leur enfance ensemble. Un soir de fête, il l’avait trouvée dans les bras d’un marin anglais, débarqué d’un croiseur qui mouillait au large de cette île du Pacifique. « Je saisis une hache, je m’approchai des corps étendus dans leur étreinte et criai à Ora qu’elle m’avait trahi, et je les tuai ». Comme j’esquissais un geste d’horreur, il tressaillit comme s’il sortait d’un songe, et se jeta sur moi en hurlant : « Voleur ! Voleur !... Tu m’as tout volé ! »
Nous roulâmes sur le pont, lui, me martelant le visage de coups. Au début je m’en protégeais, puis la douleur et le sentiment d’une extrême injustice aidant, je réagis avec violence, je me débattis, mais Lorbe tentait de m’étrangler. Le souffle me manqua, je suffoquais. Je ne sentis plus le poids de ce corps sur moi. Pris d’une ivresse subite, je le rejetai de côté, saisis une barre de fer et lui assénai un grand coup sur l’épaule. Il perdit connaissance. Les marins qui avaient assisté à la scène sans la comprendre, m’immobilisèrent. Je narrai au capitaine ce qui s’était passé, omettant le récit de Lorbe. Il entra dans une grande fureur et me fit jeter aux fers jusqu’à la prochaine escale, où il ne débarquerait.
Lorbe se cacha pendant le reste de la traversée. J’ai su par le cuistot, qui m’apportait ma pitance, qu’il se glissa à l’eau, alors qu’on longeait les côtes de la mer des Sargasses. Il m’avait donné une rude leçon de sauvagerie. Je me promis de répondre dorénavant coup pour coup.
C’est dans la pouillerie de Singolou que je fus débarqué. Avec ma barbe, mon teint blafard, mes hardes déchirées, je devins l’objet de l’attention générale. Je voulus questionner l’un de ceux qui m’approchaient. Il s’enfuit. Les autres firent de même. Je restai bientôt seul, au milieu de vaches squelettiques, près d’une mare où glissaient des canards. La première nuit, je me cachai, grelottant de fièvre. L’air était lourd, chaud, parfumé, une nuit pour délices trompeurs. Mon corps était plaqué contre un sol boueux, exhalant de fines vapeurs. Je ne réussis pas à dormir. Je guettais l’aube, la première lueur de l’Est, pour tracer ma future route à rebours. J’espérais y trouver des terres plus hospitalières.
C’est ainsi qu’au matin, je m’en fus.
La foule me regarda passer avec mépris. À la sortie de la ville, je vis le corps de Lorbe pendu à un arbre. Il portait un écriteau. Je tombai à genoux et priai. Puis, je grattai le sol pour l’ensevelir. Mes doigts étaient en sang lorsqu’une main se posa sur mon épaule. C’était celle d’une femme qui me supplia du regard. J’aurais dû refuser, mais le ciel s’obscurcissait de vols de charognards, et Lorbe se balançait au bout de sa corde, aussi je n’eus pas la force de refuser son aide. Lorsque la fosse fut assez grande, je détachai le cadavre, le ramenai doucement au sol. La femme l’étendit sur le lit d’herbe qu’elle avait confectionné, puis s’agenouillant face à lui, elle pleura. Debout, je contemplai ce grand corps désarticulé par la souffrance, desséché par le soleil, noirci par la mort, et je songeai à Monia.
Le soir qui descendait, les cris des corbeaux qui tournoyaient nous obligèrent à l’ensevelir. Je voulus mettre une croix, mais la femme arrêta mon geste, et désignant le ciel, hochant la tête : « À quoi bon ! S’il y a un Dieu, Il saura le trouver, s’Il n’existe pas, alors pourquoi marquer sa trace ? Personne ne l’aimera plus qu’en souvenir », sembla-t-elle me dire. « Tu as raison. Il aura eu les pleurs d’une femme, et la présence d’un ami. » Alors elle se pencha vers moi, et parla dans une langue nouvelle dont je comprenais cependant tous les mots :
« La mort ne te fait plus peur, étranger, maintenant que tu as enterré ton frère. Il a tué le mien, c’est pourquoi il a été pendu. Je ne lui en veux plus. Il n’est plus. »
Comme je voulais lui parler, elle posa son doigt sur mes lèvres : « Pars vers l’Ouest sans rien dire. Ne me demande pas mon nom, ne me donne pas le tien, je n’apprend que celui de ceux que je vois et que j’entends le long de ma vie. Va-t-en, tu es jeune, et ton cœur, trop tendre. » Et, elle se pencha sur mes lèvres et y déposa un long baiser.
Ce fut ma seconde rencontre avec la Poésie. L’émotion fut si forte que je tremblais. Je découvrais la femme. Puis, elle se leva et sans que je puisse la retenir, paralysé que j’étais par cet éblouissement, elle disparut dans la forêt.
Le silence seul répondu à mes appels.
Je me suis lancé à sa recherche, ce fut en vain. Dans ma course j’arrivai extenué au bord d’une mer dont le calme trompeur et la translucidité me rappelèrent l’Egéide. J’éclatai en sanglots. Cette course éperdue pendant des semaines avait énervé mes sens à l’extrême. À genoux, la face dans le sable j’exhalai ma détresse.
À la nuit, je m’éveillai dans un fracas de cris, de roulement de tam-tam. Ces grondements emplissaient la nature. Je courus dans la forêt. Les sons grandissaient au fur et à mesure que j’avançais, puis je vis une foule de gens nus, en délire, sautant, dansant dans une sorte de paroxysme, des hommes et des femmes au sol, se tortillant, le visage mordu par la douleur ou le plaisir, appelant le ciel de leurs bras levés, implorant je ne sais quel cataclysme. Plus loin des groupes d’enfants se battaient jusqu’au sang, des femmes sous de grands voiles transparents effectuaient des danses lascives et troublantes. Profitant de l’obscurité et de la folie de ce peuple, je rampai vers lui et m’assis au milieu des chanteuses. Je ne pouvais rien comprendre, mais, ce qui m’importait, c’était à travers cette cérémonie, de découvrir ce qui était en moi et qui ne s’était pas encore révélée.
Agga, elle s’appelait Agga, une femme venait de l’appeler par ce nom, eut un brusque mouvement de recul alors que je m’approchais d’elle. Elle me dévisagea. Son regard noir et vivant comme un souffle d’amour m’enveloppa. Je lui fis un geste d’amitié en levant la main, la paume ouverte, comme je l’avais vu faire à Singolou. Elle se prosterna, je me prosternai. Nous étions tous les deux face à terre, alors je lui saisis les mains doucement. « Ne crains rien, je suis seul, sans arme. » Elle ne dit rien. Des musiciens, sortant de la nuit s’installèrent, et de leurs instruments de bois tirèrent des sons affreux. « Pourquoi troubler ce monde où les étoiles et la forêt se parlent ? Est-ce ainsi que vous priez ? ». Elle avait dû comprendre à mes gestes amples désignant les astres et les arbres, mais elle ne dit rien.
Je l’enlaçai, elle m’enlaça, nous nous étendîmes sur l’herbe. Je ne parlai plus qu’avec mes mains. Elles glissaient de ses seins à la ligne onduleuse de ses hanches, de son cou élancé à la courbe frémissante de son ventre, à son sexe nu, doux, ouvert, offert. Je découvrais la femme avec un bonheur intense. Pris en elle, je voguais vers des infinis, emporté de spasme en spasme. Au matin, me souvenant des paroles d’un prêtre de Saint-Chevet : « Ne touche pas à la femme ! », je partis d’un fou rire qui résonna en moi douloureusement, puis je recommençai ces jeux merveilleux de l’amour. Au dixième jour, j’étais las d’elle, et voulus une autre femme. Je la quittai.
Lorsque j’aperçus des navires dans le port où j’arrivais, j’eus soudain envie de rentrer chez les miens, d’être raisonnable, de me ranger. Puis j’éclatai de rire. Comme si je pouvais me ranger ! Le soir, j’entrai dans une taverne en contrebas de la rue grouillante de fêtards. Je cherchais une femme, n’importe laquelle, pourvu qu’elle fût désirable. Je traversais la foule où des musiciens noirs jetaient vers les voûtes de pierres des notes puissantes, quand un vieillard en loques, coiffé d’un haut-de-forme, me saisit au passage et cria : « Il a le feu au visage ! ». Les gens éclatèrent de rire. Angoissé, fébrile, il se saisit de ma main et me jeta, après y avoir lu : « Tu cherches, tu cherches quelqu’un. Je ne sais qui… mais tu ne le trouveras pas ici, ni là où tu vas, ni nulle part, car il est tout à la fois celui qui fut d’abord, celui qui devait être, celui qui se tait, celui qui parle. Il n’a pas de visage, mais Il est ! ». Je retirai vivement ma main. Les gens cessèrent de ricaner. Le silence tomba dans la salle. Alors un des musiciens monta sur une table et tira de sa trompette un tel blues que chacun ressentit sa propre détresse.
Je me rassis, me mis à boire, puis dansai pour dissiper cette angoisse. Mais rien n’y fit. Mes gestes et ceux de Jana, que je connus ce soir-là, évoquèrent une recherche désespérée au fond de je ne sais qu’elle forêt de solitude.
La porte d’ouvrit, un homme jeta de sa trompette des notes claires, gaies. Chacune portant une ardeur qui nous frappait en plein cœur et nous emportait. On lui répondit par une clameur d’allégresse. La mélancolie disparut pour un temps, l’heure de la joie était venue. « Quelle joie ? » me murmura Jana. Je ne compris pas sur le moment, mais plus tard, lorsque je la saisis pour danser. J’eus envie de déborder de moi-même. Mes muscles, mes nerfs se tendirent à se rompre. Toute la nuit, tout le jour, nous les passâmes à danser et à nous aimer, jusqu’à l’épuisement. Alors nous bûmes et nous pleurâmes, oiseaux tombés du ciel.
Je désirais toutes les femmes. Je recherchais l’absolu dans la fusion d’amour. Je hantais les rues, les quais, les bals en quête de la beauté. Je frémissais à un regard, à un sourire, à une cheville. J’emportais mon trésor et nous jouissions de nous-mêmes jusqu’à la satiété. Puis, uniques, meurtris, nous nous désenlacions pour une nouvelle errance et de nouvelles fusions. Au cours de l’une de ces quêtes, je rencontrai Laurette ; elle était serveuse à la terrasse d’un café d’une de ces avenues dont j’aime à ignorer le nom. Elle portait un tablier blanc à dentelles sur une robe noire. Je n’osais l’aborder, je ne sais pourquoi j’étais comme paralysé en l’observant. Je pris l’habitude de venir là, chaque soir. Elle me servait le regard en dessous, puis s’esquivait. Un langage muet s’était installé entre nous. Il suffisait à mon bonheur. Je restais lié à ce port que je commençais à aimer. Un jour je m’aperçus qu’elle n’était plus là. Plusieurs jours passèrent dans son attente, en vain. Je m’enquis auprès du patron : « Partie » me dit-il. Comme j’en demandais la raison : « Vous devez le savoir mieux que moi. » Je sortis décontenancé. Je l’avais perdue ! Je ne l’ai jamais oubliée. Elle avait emporté une part de moi-même, et revenait me hanter lorsque je faisais l’amour. N’était-elle pas l’Amour ? J’ai écrit plusieurs poèmes sur elle. Peut-être sont-ils les seuls sincères. Je songeais à ce sentiment qui était en moi avec ferveur, et je ne comprenais pas qu’il existât sans qu’un baiser ou une caresse vînt l’enflammer. Peut-être que seul le regard de l’âme suffisait. Pour en avoir le cœur net je me remis à jouer, à faire l’amour, à errer sur les quais, sur les avenues, espérant le miracle de la retrouver ; je revenais vers la terrasse du café où des fragrances de son parfum semblaient m’entourer. Puis j’ai eu peur que son souvenir devienne la proie de ces lieux, et je partis. Je savais maintenant que je pouvais aimer.
Sur le navire que je pris, se trouvaient des écrivains, ainsi se nommaient-ils. Ces gens commençaient le matin à se congratuler et le soir, ils s’insultaient. Ils recréaient l’univers à leur idée, le dissolvaient, le recomposaient, se perdaient dans des labyrinthes philosophiques, récitaient des textes en criant pour en tirer plus de vie. J’allais de l’un à l’autre pour leur demander s’ils détenaient la Vérité. Chacun me donna la sienne, et aucune ne me satisfit. Je trouvais que tous avaient raison. Ceci me décida à regarder comment ils vivaient pour en tirer profit, surpris que j’étais qu’ils puissent se satisfaire d’eux-mêmes.
À bien les regarder, naquit en moi le rêve de la divinité. Ces êtres étaient fous. Ils étaient animés d’un feu intérieur qui affirmait leur spécificité. La poésie se lisait dans leurs regards ouverts sur des mondes inconnus. Souvent, la nuit, je songeais à eux, et je me pris à être l’un d’eux, un dieu dressé tout contre la femme, fécondant dans un rêve éperdu la Création, mêlant ma semence à la sienne, dans la voie royale de ce qui Est ! Ô joie, cris, corps, sang, souffle, jazz, ô tout, pêle-mêle s’organisant par ma conquête à moi, par ma naissance, par la vie que je donnais au monde ! Sois bénie, Terre, qui coule dans mon sang, dans celui du corps mouvant de celle que j’aime pour le souffle, le baiser, la vie, l’amour ! Ô Poésie de toi, de tes bras lancés vers les myriades d’astres dans la vertigineuse nuit de la divinité !
Trouver Dieu par delà notre propre existence, l’atteindre, le contempler face à face dans l’immensité de notre orgueil, et tomber, aigle géant foudroyé, unique témoin. Solitude de soi, s’y enfoncer avec la femme, ne pas se leurrer, car elle conduit vers la solitude la plus intense. Amour pour Toi, Amour pour Moi. Incommunicabilité de Nous pour atteindre Dieu au fond de nous-mêmes.
Continuant à réfléchir en m’exaltant, je compris qu’il fallait que je parte, que j’atteigne une autre solitude.
Une guerre avait éclaté. Une guerre de puissances : À qui appartiendrait le monde ? Elle était stupide. Elle venait du fond des âges, comme la haine et le meurtre. Je fus pris. On me jeta un uniforme. Je réalisais le rêve d’Icare, je volais. Les nuits de reconnaissance, je m’élevais au-dessus des montagnes de silence. J’étais heureux. La carte du monde se déployait sous moi. Je dominais la machine. Elle se cambrait, montait, descendait, virait sur mes simples appels. Du jeu on passa au combat. Je vis le sang éclater sur le visage du premier ennemi que j’abattis, et son appareil brisé, fuser vers la mer. « Adieu, Ami ! » lui criai-je, en faisant de grands signes. J’avais envie de vomir ; ainsi une pression des doigts sur la détente, et je suspendais les nuits et les jours, les vies qui pouvaient naître, je créais, dieu infâme, le Non-être !
Nuit affreuse où je me suis tordu dans des cauchemars.
Alias vint à moi. Elle s’assit près de moi, le masque figé. Je continuai à boire. J’avais envie de parler, de crier, mais je me retins. « Ne bois pas, tu te sentiras plus lourd et tu ne pourras plus comprendre, alors qu’il le faut. » J’éclatai d’un rire de colère : « Comprendre quoi ? Il n’y a rien à comprendre. C’est lorsqu’on comprend que l’on meurt ! Il ne faut rien « comprendre » ! »et la bousculant avec violence, je m’en allai.
Dehors la nuit était tombée. Des vapeurs de pétrole et de gaz empuantissaient l’atmosphère, je regrettai mon geste, et j’allais revenir sur mes pas, quand je sentis sa main sur mon épaule : « Pardonne-moi, je ne savais pas que cela t’avait fait si mal. », me dit-elle. « Non, c’est à toi d’excuser ma violence. Je n’avais pas le droit, tu n’y es pour rien. »
Le lendemain, je demandais ma mutation dans un autre corps. Mes amis, peut-on appeler cela des « amis », me traitèrent de lâche, et ne voulurent plus me serrer la main. On me convoqua. Je dis que je demandais la lutte sur le terrain afin de respirer, de vivre la guerre. Je fus affecté à un élément de reconnaissance. Au cours d’un engagement, je tirai pour me défendre, et m’approcha de ma victime pour s’assurer qu’elle vivait encore, pour la sauver. J’eus l’épaule fracassée par une balle, et l’on m’emporta.
Ces nuits de souffrance, ces nuits d’enfermement, où l’on est devenu un objet qu’on soigne, qu’on surveille, ces nuits, je m’évadais en rêvant de voyages, de jeunes filles, d’amour. La fièvre me reprenait de fuir vers d’autres horizons, de vivre, de vivre !
Lorsque je fus mieux, je ne suis enfui de l’hôpital. Je jetai les restes de mon uniforme, et me glissai dans celui d’un mendiant. Je laissai pousser ma barbe et me mêlai à la foule des exodes. Les hordes ennemies nous jetaient sur les routes, à travers des champs dévastés. Je découvrais l’horreur des massacres d’innocents. Nous n’étions plus rien. Je n’existais plus. J’étais une proie que l’on pourchassait.
Nous nous cachions dans des ratières géantes, creusées à grands coups d’obus. Atterrés nous contemplions cette apocalypse.
« Donne-moi ta main », dis-je à l’inconnu qui se terrait au fond du trou. »
« Pourquoi ? Ils vont arriver et nous tuer ! »
« Qu’importe, donne-moi ta main quand même. J’ai besoin de sentir le flot de la vie. »

°

Ce texte, qui se termine ainsi brusquement, se trouvait dans un vieux cahier, aux pages quadrillées.
J’ai cherché s’il y avait un second cahier, mais sans succès.


Henry Zaphiratos Copyrights 2010

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